Les portes du voyage … en Australie

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route australienne

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Mardi 26 janvier 2005, 8h, bus vers Alice Springs, Australie

Mon voyage, tel que je l’avais imaginé, commence vraiment dans ce bus.

Une lune extraterrestre – pas son satellite familier, mais une étrangère – s’est levée hier. J’ai d’abord cru à une illusion d’optique. Le soleil couchant qui se jouerait des reflets des vitres et passerait ainsi de l’Est à l’Ouest. Puis à une hallucination : l’Est est redevenu d’un noir impénétrable, à droite du bus. Nous roulons plein nord vers le cœur de l’Australie : « l’out back », l’arrière-pays, « le bush », le « red center », centre rouge.
J’aperçois ensuite une rougeur sur les collines, qui griffe l’horizon, danse et me convainc d’un incendie.
Avant qu’elle n’émerge, grosse puissante, irradiante, d’une lumière jaune citron, plus foncée encore : un jaune d’or. Nous sommes dans les contrées de la ruée vers l’or et ce soir la pépite est dans le ciel. Elle brûle comme la dernière braise et renvoie la plaine à un tapis de cendres : plateau infini aux frontières perdues dans les limites de la vision, à moins que ce ne soit la courbure de la terre, végétation rare et chétive.
C’est moins une terre qu’un océan.

Deux camions-trains (« train truck ») de cinquante mètres, de type américain, glissent sous la lune, suspendus.
La magie opère.

Une ambiance sonore a également donné le la , marqué le début du voyage.
Hier soir, il a fallu faire une pause. Malvenue car elle interrompait le premier sommeil. « Tout le monde descend de 22h20 à 23h30 ».
Hier soir, il a fallu faire une pause. Malvenue car elle interrompait le premier sommeil. « Tout le monde descend de 22h20 à 23h30 ».
La chaleur du désert vous agrippe au collet et vous saisit dans une étreinte oppressante, vous colle comme la peau à son saucisson.
Le maigre équipage – une douzaine de passagers – dans un bus Greyhound de cinquante places se réfugie dans la minuscule gare routière de Glendambo.
Je vais m’asseoir sur un banc à l’extérieur pour échapper à l’air conditionné. C’est ma première rencontre avec les aborigènes , au septième jour de mon séjour en Australie. Il est vrai qu’ils ne constituent que 2% de la population.
La musique de leur langue dessine – après la lune – la deuxième porte du voyage. Une porte comme celle du feuilleton des années 80 qui vous faisait débarquer dans un autre siècle, au petit bonheur la chance.

Cette porte est pareille. Elle ouvre sur un au-delà du connu , du repérable, du maîtrisé. Elle ouvre sur le voyage.
La musique de leur langue m’étonne. Un chapelet de phonèmes (mot pour faire riche) – que j’imagine brefs -, lancés d’un coup dans l’air, comme une nuée d’étourneaux, ou comme un chapelet rompu qui déverse ses perles en un flot brusque.
Pas d’accents toniques repérés par mon oreille profane. Le ton est égal.
Pas de rythme marqué non plus, le débit est continu.
C’est le manque de souffle qui arrête la trille et marque une pause.
Cette caractérisation sommaire de la musicalité de la langue (celle que j’entends ce soir parmi la centaine existante) est peut-être tout à fait erronée.
Parce qu’il s’agit d’une première écoute.
Mais aussi parce que mes compagnons de banc – je m’en aperçois vite – sont complètement bourrés. Trop tard pour partir sans passer pour un fugitif ! Je reste.
Cela aide à faire connaissance. Echange de prénoms. Mon pays d’origine. D’où tu viens, où tu vas. Questions que s’échangent les nomades (ou les errants) de tous les continents.

L’ambiance tourne de l’alcool au vinaigre (irrésistible humour !). Si le départ était festif, maintenant, ça tourne à la fin de fête. Invectives, simulations de bagarres entre ces femmes qui toutes boivent. Bon, je crois que je vais aller aux chiottes. « Nice to meet you » et je file a l’anglaise.
Une partie de la troupe monte dans le bus. Chacun craint pour sa place libre à côté de lui, garante d’un sommeil un peu meilleur (ces putains de sièges ne s’inclinent pas plus que ceux d’un car scolaire pour aller à la piscine municipale). Voyageurs et familles se mélangent dans un joyeux vacarme ponctué de «Fuck ». Le chauffeur pousse une gueulante à l’anglo-saxonne, pleine de dignité outragée. Et au premier tour de clef, miracle. Le vaisseau redevient silencieux, prend son régime de croisière à une vitesse absolument constante. Il fend le désert , métallisé par une lune passée de l’or à l’argent.

D’autres petites portes, aussi, inscrites dans mon imaginaire de voyageurs s’ouvrent. Celles-ci n’ont pas été dessinées par Tintin, une fois n’est pas coutume. Le vol 744 pour Sydney ne fait pas de détour dans le désert, il me semble.
Il y a la terre rouge de latérite, le plateau bousculé par les chercheurs d’or, les stations-service, vitales aux voyageurs comme l’ont été les caravansérails et les points d’eau, en d’autres temps.
En fait il y a aussi une porte du temps, comme dans le feuilleton. La frontière de l’état de « South Australia » nous a projetés 30 mn en arrière. Celle des « Northern territories » nous propulsera une heure en avant. C’est l’apanage des vastes pays.

J’ai quitté Melbourne hier matin a 8 h, lundi, puis roulé toute la nuit et aujourd’hui encore.
« Is it a punishment ? » m’a demandé la femme au comptoir, à Adélaïde, s’étonnant que je ne fasse pas de pause dans mon trajet.
Une punition comme le fut la déportation des premiers colons ici. « La prison ou l’Australie » était le choix donné aux « convicts », les prisonniers anglais envoyés par la reine pour aménager ce continent hostile.
Les Australiens ont cette facilité à briser la glace par un sourire, une blague.

Non, ce n’est pas une punition. C’est le prix pour rejoindre mon Australie imaginaire d’enfant.
Et il est peu élevé, car je sens ce « état de voyage » qui grandit en moi depuis hier. La mue s’opère. La cuticule de la sédentarité , faite de routines mentales et comportementales se fissure. L’état de voyage progresse. Celui qui me fait repartir. Qui me fait parfois dénigrer le voyage quand je suis à la maison – à quoi bon ? – et qui m’enivre au premier jour, le sac sur le dos. Qui me fait dire que le voyage est toujours du temps gagné . Décuplé avec ma compagne de route, mais gagné quand même tout seul.

J’arrête là. Il est 8h30, mardi matin. L’addition du voyage est presque réglée. A 14h., je serai à Alice Springs, après 2360 km non-stop et 30h de bus.
Alice Springs dont les habitants disent qu’ils n’ont pas la mer, mais 1500 km de plage, par 39 degrés à l’ombre, le chauffeur vient de l’annoncer. Un oasis au milieu du désert.

Sylvain.

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Le monde se découvre à pied (à vélo pour les moins courageux)

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ombre australienne

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Fidèle à cette maxime, me voilà décidé à ressentir le « red center » par cette bucolique activité qu’est la marche. Direction les contreforts des MacDonnell Ranges par le Larapinta trail.

Renseignements pris, la liste des recommandations édictée par les gardes (« Rangers ») est disons…instructive :
– 8 litres d’eau par personne, considérant que les points d’eau sont espaces de 4h30 de marche et que la consommation est de 2l/h.
– ne pas marcher entre 10h et 16h. Faisable aussi. Suffit de se réveiller à 5h30 et décamper à 6h aux premières lueurs.
– ne pas marcher pendant la saison chaude. Ah !. On transgressera.
– partir à trois au minimum pour ne pas laisser un blessé seul. Bon. On dira que je ne suis pas le blessé.
– Par contre, j’ai pris soin de me faire enregistrer auprès des Rangers. Je prévois de terminer lundi soir et si je ne me « désenregistre » pas mardi, ils lancent les recherches. Cela me semble excessif, mais bon.

Vendredi matin, 6h, je trace la route du pied de l’hôtel en traversant Alice Springs. La rando est prévue pour 4 jours et 65 km.
Trois kilomètres plus loin, au vrai départ de la rando, le km zéro, une « ranger » me dit ; « You are crazy ! It’s too hot ! »

Ne pas s’alarmer. Sylvain Tesson explique dans son dernier livre que les locaux ne s’étonnent jamais que vous ayez parcouru 10 000 km avec une jambe de bois dans un lointain pays. Par contre, ils s’affoleront quand vous leur direz que vous voulez faire la même chose pour rejoindre la prochaine ville à 50 km. Suis-je clair ?
Jean-Pierre et Yolaine le confirment. (« On est allé de Grèce à Nantes en vélo » expliquent-ils à leurs interlocuteurs de Savenay (80 km de Nantes). « Et comment êtes-vous venus de Nantes ? » « En vélo » « En vélo !!!!!!!!!!!! »)

Revenons à mon Larapinta trail et allons droit au but.

Je partis pour une rando, je fis mon chemin de croix.

La chaleur d’abord. 40 degrés à l’ombre, c’est à l’ombre. Une lapalissade (j’en aurais bien eu besoin pour me protéger du soleil. Pardon, la chaleur me tape sur la carafe) me direz-vous, mais qu’on ne saisit vraiment qu’en marchant. Quand je vous parlais des vertus de la marche.

Ensuite, le sac fut ma croix. En chêne massif. La tente, le réchaud, bouffe pour trois jours et surtout ces saloperies de 8 litres d’eau.
C’est ça que je me dis après mes 5 heures de marche matinales. Enfin, me voilà arrivé à l’issue de ma première station, pardon étape. Je m’attends à trouver un petit coin ombragé de préférence au bord d’un point d’eau (apportez votre maillot de bain disaient le guide. L’hiver, oui), avec d’autres collègues. Erreur : d’eau, il n’y a que le réservoir en acier pour les marcheurs. L’ombre est maigre : un banc sous un toit.

Et surtout, il y a le clou (avec la croix, il faut les clous) : les MOUCHES. En marchant, c’est pénible, mais à l’arrêt, infernal. Elles te butinent, pénètrent les oreilles, bouffent les yeux. Il est 11h du mat. Je ne vais pas rester toute la journée dans ce trou a rat ! 16h, je reprends le sac pour m’enfiler la deuxième étape

J’arrive à la nuit tombée, en vrac. Je monte la tente et me retrouve face à une boite de thon en panne d’énergie. J’aimerais que cette boite s’ouvre toute seule. « Ouvre-toi, boite ! » Je la menace du regard, mais rien n’y fait. Nous restons ainsi à nous regarder, elle dans le blanc de mes yeux, moi dans le blanc de son thon, mais elle ne cède pas.
Le thon, c’est con, mais le thon blanc l’est tout autant. .

Quelques mots sur la nature, tout de même : c’est grandiose (ou plutôt ça serait très beau s’il n’y avait pas la croix et les clous), aride, ça oui : schiste rouge, relief magnifique (crêtes, gorges, falaises, arbustes chétifs (principalement le Mulga tree, un acacia de son vrai nom Acacia Aneva, et une saloperie de mauvaise herbe au raz du sol dont les graines vous collent aux chaussettes et vous rapent la peau comme de la toile émerie (Mossman River Grass, Cenchrus echinatus)
Côté faune (et folklore) : kangouroux (le kangourou roux, le plus commun parmi les 48 familles, Macropus rufus, surnommé  » the big one », 63 kg pour 2m40 de hauteur en moyenne, un beau gabarit, heureusement très craintif), pleins de zoziaux et un superbe serpent près un point d’eau.

Je vais faire court pour la suite. J’adore l’effort physique, mais je déteste la souffrance. Je la tolère seulement si c’est un faible prix à payer au plaisir de l’effort. Là, il a plutôt failli payer cash en souffrance. Not my cup of tea.. Les 62 km ressemblèrent un peu à la séquence du km 35 au km 37 d’un marathon passée en boucle. Si si, c’est possible… quand il n’y a pas le choix !

Et je ne m’en vante pas, croyez-moi.
D’une part parce que le « je l’ai fait » n’a jamais été une motivation suffisante.

D’autre part parce que je n’ai pu jouir de la grande vertu de la marche qui est de laisser l’esprit vaquer à ses occupations. Se libérer des tensions du dedans, du mouvement brownien des pensées parasites pour devenir pur esprit (AOUM !)..
La, j’étais non seulement polarisé sur les « indicateurs médicaux » annonçant d’éventuels coups de chaleur (testé au Maroc), céphalée ophtalmique (une saloperie : en Inde) ou déshydratation (dans le Cantal, une erreur de jeunesse).
Mais j’étais surtout focalisé sur les kilomètres à abattre (j’ai de nouveau doublé l’étape suivante le lendemain en profitant d’un temps nuageux). Comme un compétiteur à la con ! Croyez-vous que Le Cam et Riou prennent plaisir à naviguer en ce moment ? Moi pas. Mon obsession était de m’en sortir. Et au plus vite. Je passais mon temps à mobiliser toutes mes forces mentales et physiques pour progresser.
Pitoyable et surtout vain ! .
Parce que croyez-moi (voilà que je parle comme un prêcheur. Cette expérience de l’extrême me pousse telle au mysticisme ?), même Rousseau (pas le Lavallois) n’auraient pas eu ses hautes pensées sur le Larapinta trail. Comme moi, Rousseau se serait dit : « t’es vraiment trop con, maintenant, tu t’en sors comme tu peux. » C’est flatteur, me direz-vous de penser comme Rousseau aurait pensé dans le même contexte. Tiens, on va mettre ça au crédit de cette marche.

Ensuite parce que je n’avais pas de marge de sécurité au plan physique. Il faut bien l’admettre. J’ai approché mes limites (dépassé ?) et c’est vexant. Et le chemin, soi-disant très pratiqué (en réalité l’hiver) ne voyait qu’un marcheur tous les 4 jours (les cahiers des Rangers, à remplir à chaque étape le montraient). Une entorse ou un coup de chaleur et on retrouvait un rossignol rôti.

Côté stigmates (clous, croix, stigmates), ceux des pieds bien sûr : méga-ampoules qui me font marcher comme un canard (ce disgracieux confrère volatile, quelle honte !), hématomes aux hanches, allergies à l’épaule avec le frottement du sac et quelques kilos envolés.

Par contre, le pénitent, après son Golgotha a son jardin d’Eden (ma culture religieuse est limitée, j’ai un doute là-dessus) : le Coca du km 65 était bon comme un Dont Pérignon 63 (oui, j’avais perdu ma capacité de discernement) et l’eau de la mini-piscine de l’hôtel douce comme les bains de lait de Cléopâtre.
Mais bon, on peut se contenter du Coca normalement dégueu et d’une piscine tout ce qu’il y a de municipal.

Bref, tout ça pour vous confirmer que l’écosystème du désert australien est totalement hostile a l’homme blanc. . Coup de chapeau aux aborigènes !
Si vous en doutez, épargnez-vous le test. J’ai donné. Vous n’en doutez pas ? Vous êtes donc sain d’esprit.

Figurez-vous qu’hier, tout juste de retour de la rando, j’ai failli réserver un tour organisé de trois jours avec un groupe de 21 djeunes pour aller visiter Ayers Rocks. Sûrement une autre séquelle. Envie d’être pris en charge, dorloté, infantilisé (ou du moins adolescentisé).
Puis je me suis souvenu de mon mandat d’administrateur à Cap vers et fais machine arrière.
Voyageur indépendant un jour, Voyageur indépendant toujours. .

A plus pour des nouvelles fraîches,
Sylvain

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Alice Springs : le trou du…

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alice spring

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J’aime les implantations humaines du bout du monde.
Quand la terre s’arrête au bord de l’eau, interdite. Quand elle semble plonger un orteil dans l’océan en se disant : non, décidément, pas possible d’aller plus loin.
Souvent un petit port, quelques bicoques, pas grand chose. Labuanbajo au bout de Florès (Indonésie), Ushuaia tel que je me l’imagine.
Elles m’émeuvent.

J’aime aussi les « centres du monde ».
Quand les chemins semblent converger vers un point qui se charge de l’énergie de l’espoir de ses immigrants.
La topographie a souvent décidé du lieu : un fleuve, une port abrité par une baie, un colline, des lieux de passage obligés pour les voyageurs. Ou de protection et d’abondance pour qui veut s’y installer.
New York, Jérusalem, Istanbul, Laval, Sydney.
Dans ces villes, semble parfois battre le pouls de la planète. Elles ont l’air de pouvoir se passer du reste du monde.
Ces villes me fascinent.

Et puis, il y a les trous du cul du monde. Des concentrations humaines qui échappent à la logique habituelle des déplacements et des implantations humaines.
Alice Springs est de ceux-là.

Les aborigènes , intéressés par les sources (« spings ») y sont implantés depuis des milliers d’années. Mais qu’ils aient été nomades (pour leur majorité), semi-nomades ou sédentaires, ils n’ont pas construit de ville. Leurs communautés étaient de toute façon trop restreintes.

C’est le télégraphe (« Le fil qui chante » dans Lucky-Luke.) qui donne naissance à Alice Springs en 1871. Il fallait relier le Nord du continent au sud à travers 3000 km de désert. La ville a été choisie pour sa position médiane et ses réserves en eau. Des convois de chameaux guidés par des Afghans approvisionneront les chantiers de la voie de chemin de fer ( train baptisé ´Le Ghan » en leur hommage ) et le télégraphe.
La ville ne comportait que quelques centaines d’habitants dans les années cinquante pour connaître ensuite un boom et atteindre 25000 habitants aujourd’hui.

Ces villes sont des trous du cul du monde (bien qu’il y ait beaucoup de soleil). Canberra, la capitale, en est un autre, bâtie à équidistance des deux capitales alors fédérales qu’étaient Sydney et Melbourne. Sa raison d’être, purement administrative, peut se passer d’un fleuve, d’une colline, d’un accès à la mer.

Ces villes m’indiffèrent.

Sylvain

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Leçon numéro 2 : Ne mettez pas un groupe entre vous et le monde

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photographe

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<<<< un photographe stakhanoviste (l'homme assis) qui prend en photo le groupe (petite photo précédente, mais vous ne me reconnaîtrez pas : j'ai perdu quelques dizaines pixels pendant la rando) en rafale : une photo et un appareil par membre du groupe, soit 10 sons "bouic" numériques et un "creucreu" mécanique. Objet : deux étranges messages d’Australie sur notre site Il y eut les naufragés volontaires. Alain Bombard en fit l’expérience pour accroître les chances de survie des naufragés involontaires. Sylvain, dans son quatrième message, nous fait part de son expérience de prisonnier volontaire dans un mini-bus, rempli de djeunes pour un tour organisé de 3 jours, en route vers Uluru, le caillou rouge au centre de l’Australie. Mais pourquoi se confiner dans 4 mètres cubes au milieu d’un si grand espace ? Pourquoi s’agglutiner dans une région ou la densité humaine frise le zéro ? Oui, pourquoi ? Le but, toujours selon Sylvain, serait tout aussi louable et philanthropique que celui d’Alain Bombard : élaborer un manuel de survie au voyage en groupe . N’est-ce pas un prétexte fallacieux ? A vous d’en juger. Encore faut-il en sortir indemne , d’un tel voyage ! A-t-il survécu ? Réponse dans son cinquième message. 4) Leçon numéro 2 : Ne mettez pas un groupe entre vous et le monde Rappel : la leçon numéro 1 aurait pu s’intituler : NE METTEZ PAS L’IMPOSSIBLE (PHYSIQUEMENT) ENTRE VOUS ET LE MONDE (Ne partez pas faire de la randonnée dans le désert australien en saison sèche). Et ce, d’autant moins que la séquelle la plus grave est la perte significative de neurones. En effet, comment expliquer autrement que mardi matin, au lieu de me diriger vers la gare routière, j’ai choisi de monter dans le bus affrété par l’hôtel pour trimballer un groupe pendant trois jours ? Comment ? Je ne peux avancer que quelques raisons, toutes...mauvaises : - le tour me permettra d’atteindre King’s canyon, ce qu’aucun transport public ne permet, - Découvrir Uluru (le nom aborigène pour Ayers Rock, le gros monolithe rouge au milieu du désert) en voyageur indépendant, c’est se soumettre à ce qui ressemble a un racket. notamment pour couvrir les 20 km entre le village le plus proche et le rocher. Bien sûr, ces raisons ne sont pas suffisantes. Il ne faudrait pas prendre de décisions a 6h du mat, ni randonner dans le désert, on ne le dira jamais assez ! Bref, me voilà dans le bus depuis ce matin. Le vice-président de Cap vers en voyage presque organisé. Et oui ! Comme tout se sait dans le village planétaire, je préfère faire mon coming-out (aveu public) plutôt qu’être à la merci d’un outing (dénonciation publique). J’ai quelques dossiers noirs sur les administrateurs de Cap vers et je préfère livrer le mien pour ne pas donner prise au chantage. Mieux vaut la calomnie ! Le topo de bienvenue dans le mini-bus dit beaucoup : "Vous n’êtes que 11 au lieu de 21 habituellement. Alors je vous demande de faire du bruit pour 21. Nous avons une réputation à tenir. Et souvenez-vous : WE ARE HERE JUST TO HAVE FUN !” Analysons cette phrase : WE (nous) : ce gars parle a ma place, ARE (sommes) : et dit ce que je suis, HERE (ici) : et pas ailleurs, dans ce mini-bus, sans échappatoire, c’est bien le problème, JUST (seulement) : ce qui suit constituera l’exclusivité du programme, TO HAVE FUN (s’amuser) : ai, ai, ai !!! Et le garçon de joindre le geste à la parole : bonnet vert de Shrek sur la tête, zique a fond à s’en faire péter les tympans, il aggripe le volant. DU PAIN ET DES JEUX. C’est Juvénal, n’est-ce pas, qui déplorait la décadence de l'empire romain en voyant que César tenait son peuple par le pain et les jeux. A midi, sandwichs. Entre les sandwichs, we have fun. Et je comprends alors que pour nombre de jeunes voyageurs ( souvent anglo-saxons), le voyage n est qu’un produit de divertissement parmi d’autres proposés par une société occidentale du pain et du jeu. Que le voyage n’est pas une expérience de l’autre, l’habitant du pays visité. Qu’íl n’est pas non plus une expérience de soi-même, rencontrée au détour de la solitude, de l’adversité, d’un choc esthétique. Non, le voyage est au mieux un rite de passage et un brevet de débrouillardise que l’on peut afficher sur son C.V. Bref, un voyage qui « forme la jeunesse » , la renforce, mais en aucun cas qui la déforme, qui la « défait »pour reprendre le mot et l’idée de Nicolas Bouvier, l’écrivain voyageur. Et alors, qu’est ce que le monde pour ces voyageurs ? Un terrain de jeu et de spectacle. « La civilisation du spectacle » et du divertissement s’est acoquinée avec l’industrie du tourisme. Leur territoire est la planète. Revenons à notre mini-bus. Nous (je commence à raisonner collectif, c’est bien) venons de faire une petite marche dans King’s canyon. Pour faire spectacle, il faut mise en scène. La première montée est devenue « la montée des crises cardiaques » , plusieurs voyageurs ayant cassé leur toquante dans la fatale ascension. Le voyageur-touriste est flatté dans son ego. C’est lui, aussi, l’acteur du spectacle. Il est au cœur de l’événement. « Vous allez faire çaet ça sera extraordinaire » (dormir à la belle étoile dans le bush). Puis : « vous le faîtes et c’est extraordinaire !’’ . Enfin : « Vous l’avez fait. Voici le T-Shirt ». J’ai découvert aussi que le groupe avait son bruit. Un « bouic » , ces petits jingles des appareils photos numériques. Photos aussitôt expédiées par Internet aux amis. Le spectacle requiert des spectateurs. Autre découverte : le fil coupe le beurre et la préoccupation majeure du membre d’un groupe est de s’y intégrer. Pour ce faire, il est conseillé de tout mettre au pot commun, de partager ses émotions («It is beautiful »). Cet orage de grêle, sur Kings canyon, vécu seul, aurait pu être une rencontre avec les éléments. Il faut l’objet d’une partie de rigolade, entre nous. Écoutez un voyageur au retour d’un tour : il vous parlera principalement du guide et de ses compagnons. Et c’est inévitable. Rassurez-vous, je vous épargnerai le portrait de chacun (des chacuns sympathiques, ailleurs, au prime abord). Bon, tout ça est une suite de lieux communs, me direz-vous. Vous avez raison. Mais n’ayant jamais expérimenté le voyage organisé je n’étais pas certain que mon discours prônant le voyage indépendant n’était pas un habillage (en ma faveur) d’une éventuelle misanthropie. Mais non, il n’en est rien. me voilà rassuré. Il y a de bonnes raisons de préférer le voyage indépendant à l’organisé. Croyez-moi sur parole. Et prêcher pour le voyage indépendant n’est pas prêcher pour une chapelle contre les autres. Car le voyageur indépendant est claustrophobe et solitaire et préfère aller prendre l’air tout seul sur le parvis quand tout le monde se presse dans la chapelle. Fallait-il joindre un groupe pour s’en assurer ? Pas plus qu il n’était nécessaire d’aller dans le désert pour le découvrir hostile. Serais-je à côté de mes pompes lors de ce voyage ? Ma place ne serait-elle pas là en ce moment ? Bien la première fois que je me pose cette question en voyage. Pour ce qui me reste de séjour, je vais tâcher de trouver un juste milieu entre l’expérience de l’extrême de la rando et la régression infantile du groupe. Ce soir, nous rejoignons « le bivouac ». On va le faire, on l’aura fait. Demain, Uluru. Entre Uluru et moi, le groupe. Je vous enverrai d autres cartes postales plus visuelles cette fois (il y a en a tellement pour les yeux ici. C’est immense à vous agrandir votre champ de vision. Les camions à quatre remorques (« road trains »), les routes rectilignes interminables, le rouge sang de la terre. Ce paysage me fascine, m’émerveille, me comble). Ce message était plutôt une contribution au Centre mondial lavallois de recherche sur le tourisme. Un témoignage, plus qu’une réflexion. c’était surtout un moyen de supporter l’angoisse des premières heures de captivité. Mais là, ça va mieux. Ah, les pouvoirs de l’écriture. Et puis, il faut que je vous parle de Chris, notre guide, qui... En direct du mini-bus, mardi 1er février 2005, notre envoyé spécial, Sylvain Erratum : je crois avoir parle « d’invincibilité » a mon sujet. Second degré, bien sûr, confirmé par les faits. Post-scriptum : « le vélo pour les moins courageux » dans le dernier message était une blague boomerang. Certains ont entendu parlé de mon projet de vélo en Syrie, puis en Tunisie qui se termine (provisoirement, provisoirement !) dans ce mini-bus.

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