Les portes du voyage … en Australie

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route australienne

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Mardi 26 janvier 2005, 8h, bus vers Alice Springs, Australie

Mon voyage, tel que je l’avais imaginé, commence vraiment dans ce bus.

Une lune extraterrestre – pas son satellite familier, mais une étrangère – s’est levée hier. J’ai d’abord cru à une illusion d’optique. Le soleil couchant qui se jouerait des reflets des vitres et passerait ainsi de l’Est à l’Ouest. Puis à une hallucination : l’Est est redevenu d’un noir impénétrable, à droite du bus. Nous roulons plein nord vers le cœur de l’Australie : « l’out back », l’arrière-pays, « le bush », le « red center », centre rouge.
J’aperçois ensuite une rougeur sur les collines, qui griffe l’horizon, danse et me convainc d’un incendie.
Avant qu’elle n’émerge, grosse puissante, irradiante, d’une lumière jaune citron, plus foncée encore : un jaune d’or. Nous sommes dans les contrées de la ruée vers l’or et ce soir la pépite est dans le ciel. Elle brûle comme la dernière braise et renvoie la plaine à un tapis de cendres : plateau infini aux frontières perdues dans les limites de la vision, à moins que ce ne soit la courbure de la terre, végétation rare et chétive.
C’est moins une terre qu’un océan.

Deux camions-trains (« train truck ») de cinquante mètres, de type américain, glissent sous la lune, suspendus.
La magie opère.

Une ambiance sonore a également donné le la , marqué le début du voyage.
Hier soir, il a fallu faire une pause. Malvenue car elle interrompait le premier sommeil. « Tout le monde descend de 22h20 à 23h30 ».
Hier soir, il a fallu faire une pause. Malvenue car elle interrompait le premier sommeil. « Tout le monde descend de 22h20 à 23h30 ».
La chaleur du désert vous agrippe au collet et vous saisit dans une étreinte oppressante, vous colle comme la peau à son saucisson.
Le maigre équipage – une douzaine de passagers – dans un bus Greyhound de cinquante places se réfugie dans la minuscule gare routière de Glendambo.
Je vais m’asseoir sur un banc à l’extérieur pour échapper à l’air conditionné. C’est ma première rencontre avec les aborigènes , au septième jour de mon séjour en Australie. Il est vrai qu’ils ne constituent que 2% de la population.
La musique de leur langue dessine – après la lune – la deuxième porte du voyage. Une porte comme celle du feuilleton des années 80 qui vous faisait débarquer dans un autre siècle, au petit bonheur la chance.

Cette porte est pareille. Elle ouvre sur un au-delà du connu , du repérable, du maîtrisé. Elle ouvre sur le voyage.
La musique de leur langue m’étonne. Un chapelet de phonèmes (mot pour faire riche) – que j’imagine brefs -, lancés d’un coup dans l’air, comme une nuée d’étourneaux, ou comme un chapelet rompu qui déverse ses perles en un flot brusque.
Pas d’accents toniques repérés par mon oreille profane. Le ton est égal.
Pas de rythme marqué non plus, le débit est continu.
C’est le manque de souffle qui arrête la trille et marque une pause.
Cette caractérisation sommaire de la musicalité de la langue (celle que j’entends ce soir parmi la centaine existante) est peut-être tout à fait erronée.
Parce qu’il s’agit d’une première écoute.
Mais aussi parce que mes compagnons de banc – je m’en aperçois vite – sont complètement bourrés. Trop tard pour partir sans passer pour un fugitif ! Je reste.
Cela aide à faire connaissance. Echange de prénoms. Mon pays d’origine. D’où tu viens, où tu vas. Questions que s’échangent les nomades (ou les errants) de tous les continents.

L’ambiance tourne de l’alcool au vinaigre (irrésistible humour !). Si le départ était festif, maintenant, ça tourne à la fin de fête. Invectives, simulations de bagarres entre ces femmes qui toutes boivent. Bon, je crois que je vais aller aux chiottes. « Nice to meet you » et je file a l’anglaise.
Une partie de la troupe monte dans le bus. Chacun craint pour sa place libre à côté de lui, garante d’un sommeil un peu meilleur (ces putains de sièges ne s’inclinent pas plus que ceux d’un car scolaire pour aller à la piscine municipale). Voyageurs et familles se mélangent dans un joyeux vacarme ponctué de «Fuck ». Le chauffeur pousse une gueulante à l’anglo-saxonne, pleine de dignité outragée. Et au premier tour de clef, miracle. Le vaisseau redevient silencieux, prend son régime de croisière à une vitesse absolument constante. Il fend le désert , métallisé par une lune passée de l’or à l’argent.

D’autres petites portes, aussi, inscrites dans mon imaginaire de voyageurs s’ouvrent. Celles-ci n’ont pas été dessinées par Tintin, une fois n’est pas coutume. Le vol 744 pour Sydney ne fait pas de détour dans le désert, il me semble.
Il y a la terre rouge de latérite, le plateau bousculé par les chercheurs d’or, les stations-service, vitales aux voyageurs comme l’ont été les caravansérails et les points d’eau, en d’autres temps.
En fait il y a aussi une porte du temps, comme dans le feuilleton. La frontière de l’état de « South Australia » nous a projetés 30 mn en arrière. Celle des « Northern territories » nous propulsera une heure en avant. C’est l’apanage des vastes pays.

J’ai quitté Melbourne hier matin a 8 h, lundi, puis roulé toute la nuit et aujourd’hui encore.
« Is it a punishment ? » m’a demandé la femme au comptoir, à Adélaïde, s’étonnant que je ne fasse pas de pause dans mon trajet.
Une punition comme le fut la déportation des premiers colons ici. « La prison ou l’Australie » était le choix donné aux « convicts », les prisonniers anglais envoyés par la reine pour aménager ce continent hostile.
Les Australiens ont cette facilité à briser la glace par un sourire, une blague.

Non, ce n’est pas une punition. C’est le prix pour rejoindre mon Australie imaginaire d’enfant.
Et il est peu élevé, car je sens ce « état de voyage » qui grandit en moi depuis hier. La mue s’opère. La cuticule de la sédentarité , faite de routines mentales et comportementales se fissure. L’état de voyage progresse. Celui qui me fait repartir. Qui me fait parfois dénigrer le voyage quand je suis à la maison – à quoi bon ? – et qui m’enivre au premier jour, le sac sur le dos. Qui me fait dire que le voyage est toujours du temps gagné . Décuplé avec ma compagne de route, mais gagné quand même tout seul.

J’arrête là. Il est 8h30, mardi matin. L’addition du voyage est presque réglée. A 14h., je serai à Alice Springs, après 2360 km non-stop et 30h de bus.
Alice Springs dont les habitants disent qu’ils n’ont pas la mer, mais 1500 km de plage, par 39 degrés à l’ombre, le chauffeur vient de l’annoncer. Un oasis au milieu du désert.

Sylvain.

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